mardi 23 août 2016

Laissez les morts enterrer les vivants.

Nietzsche, misonéisme et hypermédia. Prenez le texte ci-dessous et remplacer l'art monumental par "le livre", sous entendu l'ouvre et son support papier ; par tempérament artistique comprenez : hypermédia et vous voila dans le camps des misonéistes. Bon courage à vous.

"Prenons l'exemple le plus simple et le plus fréquent, qu'on imagine les natures anti-artistiques ou douées d'un faible tempérament artistique, armées et équipées d'idées empruntées à l'histoire monumentale de l'art, Contre qui ces natures dirigeront-elles leurs armes? Contre leurs ennemis héréditaires : les tempéraments artistiques fortement doués, par conséquent contre ceux qui sont seuls capables d'apprendre quelque chose dans les événements historiques ainsi présentés, capables d'en tirer parti pour la vie et de transformer ce qu'ils ont appris en une pratique supérieure, C'est à ceux-là que l'on barre le chemin, à ceux-là que l'on obscurcit l'atmosphère, lorsque l'on se met à danser servilement et avec zèle autour d'un glorieux monument du passé, quel qu'il soit et sans l'avoir compris, comme si l'on voulait dire : « Voyez, ceci est l'art vrai et véritable, Que vous importent ceux qui sont encore prisonniers dans le devenir et dans le vouloir! 
Cette foule qui danse possède même, en apparence, le privilège du « bon goût », car toujours le créateur s'est trouvé en désavantage vis-à-vis de celui qui ne faisait que regarder sans mettre lui-même la main à la pâte.  Si l'on s'avise même de transporter sur le domaine de l'art l'usage du suffrage populaire et de la majorité du nombre, pour forcer en quelque sorte l'artiste à se défendre devant un forum d'esthétisants oisifs, on peut jurer d'avance qu'il sera condamné.  Non point, comme on pourrait le croire, malgré le canon de l'art monumental, mais parce que ses juges ont proclamé solennellement ce canon (celui de l'art qui, d'après les explications données, a « fait de l'effet » de tout temps). Au contraire, pour l'art qui n'est pas encore monumental, c'est-à-dire pour celui qui est contemporain, il leur manque premièrement le besoin, en second lieu la vocation , en troisième lieu précisément l'autorité de l'histoire.  Par contre, leur instinct leur apprend que l'on peut tuer l'art par l’art. A aucun prix , pour eux, le monumental ne doit se former  à nouveau et ils se servent comme argument de ceux qui tirent du passé son autorité et son caractère monumental. De la sorte, ils apparaissent comme connaisseurs d'art, parce qu'ils voudraient supprimer l'art ; ils se donnent des allures de médecin, tandis qu'au fond ils se comportent en empoisonneurs. Ainsi, ils développent leur sens et leur goût, pour expliquer, par leurs habitudes d'enfants gâtés, pourquoi ils rejettent avec tant d'insistance tout ce qui leur est offert en fait de véritable nourriture d'art.  Car ils ne veulent pas que quelque chose de grand puisse se former ; leur moyen, c'est d'affirmer :  Voyez, ce qui est grand existe déjà.  

A vrai dire, cette chose grande qui existe déjà, les regarde tout aussi peu que celle qui est en train de se former. Leur vie en témoigne, L'Histoire monumentale est le travestissement, que prend leur haine des grands et des puissants de leur temps, le travestissement qu'ils essayent de faire passer pour de l'admiration saturée des grands et des puissants d'autrefois, Ce masque leur permet de changer le véritable sens de cette conception de l'histoire en un sens absolument opposé, Qu'ils s'en rendent bien compte ou non, ils agissent en tous les cas comme si leur devise était :  Laissez les morts enterrer les vivants."

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