jeudi 14 juillet 2016

Initiation à l'Impressionnisme musical par G. Allix


Mercure Musical 15/02/1908 par G. Allix

Il s'est réveillé, le public du Châtelet, à la première audition de la Mer, et ce furent de belles exclamations et de stridents coups de sifflet. A la bonne heure ! rien ne saurait être plus flatteur pour un artiste original que ces manifestations d'hostilité irréfléchie : je le dis très-sérieusement. Au reste, le dimanche suivant, l'apathie régnait de nouveau : les bravos furent moins nourris et c'est à peine si un sifflet honteux se fit entendre. Un apprenti-sorcier, ce n'est certes pas M. Debussy ! Sorcier consommé au contraire, et prestigieux artiste. Les futurs traités d'orchestration emprunteront sans doute maint exemple au scherzo de M. Dukas : La Mer ne leur donnera rien, car les trouvailles dont elle fourmille, incessamment variées comme «le sourire innombrable des flots», n'appartiennent vraiment qu'à M. Debussy dont l'inépuisable fantaisie les crée sans trêve ; elles éclairent les facettes de son esprit ondoyant et divers comme son sujet. Si je ne puis analyser ainsi que je le voudrais les trois esquisses symphoniques, c'est la faute des éditeurs et non la mienne ; mais peut-être n'est-il pas mauvais d'en être réduit à des souvenirs d'auditeur pour apprécier cette œuvre d'un impressionnisme très-étudié. Certaines marines de cet autre Claude qui est Monet caressent les yeux à peu près comme
jouissent ici les oreilles. Des trois parties (I De l'aube à midi sur la mer. et de la mer), c'est la troisième que je préfère, mais cela doit dépendre des dispositions du moment. Tout paraît d'abord inventé dans cette musique ; en écoutant attentivement, on reconnaît pourtant qu'elle n'est pas sans attaches avec l'art traditionnel, si, en son esprit de synthèse spontanée, elle ne dédaigne aucune des ressources de toutes les civilisations musicales, jusqu'à celle de l'Extrême-Orient ; on reconnaît surtout que l'imagination du musicien n'erre point du tout à l'aventure. Certains diraient que pour évoquer la mer il convient que la musique soit ; mais elle n'est point vague, elle est subtile et raffinée. Pour se montrer fort libre, la composition n'en est pas moins harmonieuse en sa souplesse. Le pire philistin, en présence d'une telle œuvre est l'homme qui croit « savoir la musique », et prend naïvement ses pauvres habitudes pour des lois intangibles. Tout le choque et il ne sait où se prendre. Si encore il avait comme bouée de sauvetage un commentaire littéraire, une petite histoire ! Mais non, ce ne sont que les impressions d'un musicien, il faut seulement les écouter et les revivre en musicien, s'en laisser pénétrer docilement comme l'auteur a lui-même subi toutes les fascinations de la mer. On a reproché à ce triptyque d'être plutôt de la musique pure que de la musique descriptive : je suis bien de cet avis, mais je vois là un éloge plutôt qu'une critique. Oui, l'œuvre est moins didactique que lyrique ; l'imitation ne s'y montre qu'adroitement stylisée ; l'auteur ne nous transmet pas sa sensation toute crue, mais seulement réfractée à travers le prisme de son imagination musicale. Certes M. Laloy a mille fois raison d'observer (dans son récent livre sur Rameau) qu'il n'y a pas d'œuvre d'art sans sujet : seulement le vrai sujet de l'œuvre musicale, c'est le musicien lui-même. Quand il se borne à tenter de nous mettre directement en présence des images qui le frappent, au moyen d'effets imitatifs d'un réalisme plus ou moins grossier et toujours puéril, on a le droit de dire qu'il reste à moitié de sa tâche ; c'est à lui de transmuer ses impressions en musique, laquelle nous suggérera les mêmes images, ou d'autres, peu
importe. Il me semble que c'est dans cet esprit vraiment artistique que les trois esquisses de la ont été conçues et exécutées. Ce qui m'intéresse surtout en elles, c'est le tempérament musical de M. Debussy. Aussi serait-il vain de les comparer aux innombrables tableaux de mer que compte déjà l'histoire de la musique : érudition facile, mais sans portée esthétique. Mais rien ne serait plus curieux que de voir M. Debussy s'essayer à traduire des impressions de nature qui n'emprunteraient à la réalité qu'un minimum d'éléments sonores. En musique, comme d'ailleurs en littérature, la montagne a trouvé beaucoup moins d'interprètes que la mer. Que rapporterait M. Debussy d'une villégiature à Vallouise ou à Pralognan ?

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