lundi 7 décembre 2015

N°98 VS N°146 (brouillon)


N° 98 VS 146

Impression soleil levant; peinte par Monet en 1872 sur les quais du Havre, aujourd’hui aux cimaises du musée Marmottan, est-elle l’oeuvre éponyme du mouvement initié par Monet ?
Se poser la question serait presque indécent, pourtant, est-ce l’apanage des grands tableaux ? en y regardant de plus près, les choses ne sont pas si claires, il existe un doute raisonnable.
Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de savoir si nous sommes face à un soleil levant ou couchant, quoique, ni de remettre en cause une attribution à Monet d’un des plus célèbres tableaux du monde ; non notre questionnement porte sur « l’éponymie ».

Quelle que soit la discipline artistique, littérature peinture, musique, sculpture voire cinéma, chaque auteur abordant le mouvement impressionniste cite « un » tableau présenté pour la première fois au mois d’avril 1874 boulevard des Capucines à Paris. 
Comme tout un chacun, il reprend  l’article titré par Louis Leroy le 25 avril 1874 dans Le Charivari : « L'école des impressionnistes ». Le titre a fait mouche, et pour se gausser, le journaliste imagine un dialogue avec un paysagiste l’accompagnant à l’expo : - Ah ! Le voilà, le voilà ! Que représente cette toile ? Voyez au livret.  
  • Impression, soleil levant. 
  • Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans... 
Leroy n’imagine pas la portée de ces quelques mots, ni Monet d’ailleurs. Mis à part le titre, personne ne s’attarde sur la description de la marine. 
Le chemin est encore long pour les « Intransigeants », une poignée d’artistes en rupture avec l’art pompier, avec les instances étatiques. 
Le 11 avril 1894, soit huit ans après la dernière manifestation Impressionniste, Gustave Geffroy, revient sur l’évènement et introduit pour la première fois un élément déterminant dans son Histoire de l’impressionnisme : C’est Monet qui a fourni l'enseigne sans le vouloir en exposant une ébauche (aujourd'hui dans la collection de Bellio) sous le titre d'Impression, un lever de soleil sur l’eau. Quelqu'un prit le mot, le jeta aux nouveaux venus qui l'acceptèrent, comme autrefois, les Jacques, les Gueux acceptèrent les désignations de leurs ennemis.
Cette référence au second propriétaire, le premier est Ernest Hoschedé dont la femme sera la maîtresse puis l’épouse de Monet, pourrait dissiper le brouillard entourant l’oeuvre éponyme. Le tableau en question est catalogué lors de la quatrième exposition Impressionniste en 1879 : N° 146. Effet de brouillard, impression. Appartenant à M. de Bellio.
Ni Geffroy, ni ses suiveurs ne sont très regardant sur le titre. Ce numéro 146, est-il vraiment le N° 98 : Impression, Soleil Levant, présenté en 1874 ?
Deux titres pour une même oeuvre, deux présentations au public à quatre ans d’intervalle. Personne ne tilte. La chose s’explique : qui a vraiment évalué l’impact de cette vue du Havre sur l’histoire des arts ? 
Le titre, d’ailleurs, n’est pas entièrement le fait du peintre :  On me demande [il s’agit d’Edmond Renoir , le frère d’Auguste] le  titre pour le catalogue... je répondis : Mettez « Impression ».
On ne sait qui trouve ce titre trop court et le complète pour  (E. Renoir ?) : Impression Soleil Levant
Pour sa part, Durand-Ruel, celui par lequel le marché de l’art va devenir un business lucratif et parfois risqué, le premier soutien financier de cette bande de rapins, avec les instances étatiques, se souvient dans ses Mémoires : d’un Soleil couchant.  Ernest Chesneau, un journaliste, quoiqu’il en dise, s’arrête devant une : Impression (soleil levant sur la Tamise).
Visiblement les visiteurs de cette manifestation n’ont pas tous vu la même chose, il faudrait donc s’en remettre à ceux qui n’étaient pas présents, à l’instar de Geffroy ? 
On peut comprendre pourquoi les contemporains d’une troisième république naissante n’accordent pas beaucoup d’importance à cette oeuvre  fondatrice, la cécité et surdité de nos contemporains est plus difficilement compréhensibles.
Personne ne percute quand Monet lui-même décrit, en 1898, le N° 98 :   J’avais envoyé une chose faite au Havre, de ma fenêtre, du soleil dans la buée et au premier plan quelques mâts de navires pointant... 
Au premier plan quelques mâts de navires pointant... et non une barque menée à la godille. Un premier plan bouleversant la donne, si l’on accorde quelques crédits aux dires  de son créateur.
Il est possible, évidemment,  d’invoquer un faux témoignage, un souvenir erroné da la part de l’auteur et du  journaliste, Maurice Guillemot, mais l’argumentation vaut aussi pour Geffroy. 
En 1890 ce dernier attribue aux Nymphéas cette correspondance de Monet :  J’ai repris encore des choses impossibles à faire : de l’eau avec de l’herbe qui ondule autour. 
Hors en ces temps Monet est sur autre motif, sur d’autres effets, comme l’atteste son beau-fils J.-P. Hoschedé, membre de la « tribu de Giverny » : Monet, à cette  époque peignit sur l’Epte dont l’eau est vive et transparente un motif présentant mes soeurs en canot, et, dans cette eau, la peinture de Monet montre de nombreuses herbes aquatiques en un perpétuel mouvement ondoyant. 
Certes Geoffroy est un intime, s’il n’est pas des premiers fans, il est loin d’être  le dernier, et comme tous les fans sont esprit critique est parfois pris en défaut. En 1920 le maître de Giverny soulignera encore   quelques petites erreurs dans une étude écrite pour L’art et les Artistes.
Alors quelle tête a-t-il ce fameux tableau  N° 98 avec Au premier plan quelques mâts de navires pointant…
La réponse par l’image  :



Et où se trouve-t-il en ce moment ? 
Après avoir appartenu à la famille Rouart, comme de nombreux tableaux impressionnistes la toile est allée rejoindre les cimaises d’un musée américain : Le Getty Museum de Los Angeles.
Vous pouvez ne pas être convaincu, après tout qui suis-je ? Un auteur de guides hypermédiarts. Un auteur sans notoriété, à la recherche de cette dernière…. ce n’est pas faux. Mais je ne suis pas le premier à remettre en doute l’éponymie du N°146. 
Avant moi, John Rewald, le premier, avait relevé dans son maître  ouvrage The Hystory of Impressionism (4e édition de 1973), cette incohérence entre la description faite par Monet et la toile proposée comme source du mouvement initié par Monet. Il ajoute un autre argument : jamais Monet ne double la présentation d’un tableau lors des expositions dites impressionnistes auxquelles il participe.
Si je ne suis pas le premier, je ne suis pas le seul non plus. On se bouge aussi de l’autre côté de l’Atlantique, où l’Impressionnisme est bien plus prisé que chez nous, pour établir un doute raisonnable sur l’oeuvre accrochée aux murs de Marmottan. 

Alors quelle importance accorder au « mystère de l’oeuvre éponyme » ? après tout Monet n’en fait pas toute une histoire. À l’aube du vingtième siècle il est sûrement difficile de mesurer l‘ampleur et l’importance d’un mouvement artistique débordant du cadre de la peinture, affolant les enchères et déplaçant des millions de gens  vers les lieux emblématiques de cette nouvelle manière de peindre née.... à Ville d’Avray en 1867. Pourquoi Ville d’Avray et pas le Havre ?  Pourquoi le Havre et pas Argenteuil ou le boulevard des Capucines ?  


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