jeudi 5 février 2015

Le Prisme du Isme.


Les mots se terminant par le suffixe isme sonnent bien. Ils acquièrent une certaine notoriété ne demandant qu’à croître pour ensuite revêtir l’illustre habit de la légitimité. Se réclamer d’un Isme c’est se mettre à couvert même si l’odeur du souffre n’est pas loin. 
Ajouter deux lettres devant notre suffixe et voilà notre prisme disponible pour capter et décomposer non seulement la lumière mais aussi toutes nos considérations subjectives. 
L’Impressionnisme, n’échappe ni à la règle du Isme ni à la magie du polyèdre. 

Né par « accident », le mouvement pictural initié par une bande d’Intransigeants, les Monet, Degas, Pissarro et autres Morisot et Renoir, adoptent, non sans débats houleux un terme qui va faire florès.
Ce Isme de l’impression,  reste pour la grande majorité de nos contemporains attaché à la seule partie nominale du concept et au tableau éponyme d’Oscar Claude. C’est évidemment restrictif, quoique. 
Cette introduction est le fruit d’une entrevue dans les couloirs de la Maison Médicale Jeanne Garnier où je campe. Un ami rend visite à mon épouse et remarque sur une étagère un ouvrage de Jacques Dubois : Romanciers français de l’Instantané au 19e siècle.
 - Tu arrives à bosser dans ces circonstances ?
 - J’essaie.
- Pourquoi ce bouquin ?
- Extension du concept d’Impressionnisme à la littérature. Ça m’amuse.
- Oui c’est évident. 
- Si tu le dis ;-)
Inutile d’insister je n’aurai pas le dernier mot.
Le partage des motifs entres les peintres et les romanciers est une évidence celui du concept est plus délicat. Les analyses à posteriori tentent de le démontrer ou de l’infirmer. Prenons la musique. Debussy est le musicien impressionniste par excellence, Kandinsky, et d’autres avant lui, l’affirme. De nos jours ont préfère le classer parmi les symbolistes. Le prisme fait un quart de tour en un quart de temps.
Le compositeur de La Mer a pu être impressionniste, puis symboliste mais avant tout être et rester Debussy, direz-vous. 
Yes, vous avez raison, seulement les initiateurs du mouvement pictural se sont souvent exprimés sur leur attachement ou détachement à la bannière et Debussy n’a pas toujours refusé ce rattachement : Vous m’honorez grandement en me disant l’élève de Claude Monet... [Debussy à Emile Vuillermoz. Correspondance]. 
Chez les critiques ou les écrivains on défend, on combat ou on snobe cette approche révolutionnaire mais  souvent on fraye avec. L’exemple le plus éloquent est à cherché du côté des Goncourt. Réalistes ou naturalistes suivant les critères classiques, les deux frères ne prisent guère l’approche des peintres du boulevard des Capucines. Leur journal regorge de lignes lapidaires et assassines. Leur description nauséabonde des repères bellifontains des rapins en rupture de classicisme, dans Manette Salomon, ne  laisse aucun doute sur leur rejet. 
Pourtant dans la préface des Frères Zemganno Edmond se lâche : Oui! mais, pour  moi, les succès de ces livres [L’Assommoir et Germinie Lacerteux],ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et, la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de l'étude d'après nature en littérature... 
L’étude d’après nature, ligne maîtresse du mouvement pictural,  est une facette du  prisme très attractive. À l’instar de la lumière d’autres Ismes plus faibles se laissent piéger.... à  l’image du père de « Tartarin » : D’après nature !
Je n’eus jamais d’autre méthode de travail. Comme les peintres conservent avec soin des albums de croquis où des silhouettes, des attitudes, un raccourci, un mouvement de bras ont été notés sur le vif, je collectionne depuis trente ans une multitude de petits cahiers.

Si nous doutons Ferdinand Brunetière, critique et analyste du roman « naturaliste »,  en se penchant sur l’auteur Des Rois en exil  apporte une eau inespérée à notre moulin   : Et c’est ce mélange en lui de l’artiste et du poète que j’essaie de caractériser d’un trait quand je l’appelle un impressionniste dans le roman. Ne vous arrêtez pas au mot un peu bizarre et soyez seulement certains qu’en dépit des railleries trop faciles, il représente une idée. 
C’est l’effet prisme, la peinture, initiatrice, impose à son insu une grille de lecture des oeuvres contemporaines des autres disciplines.
Ce fait est en général dû aux critiques,   il est rare  de voir un artiste revendiquer une méthode similaire voire étrangère à sa discipline. Le Parangon, cette querelle de la primauté d’un art sur l’autre, est passée par là.  On se bat depuis des siècles pour la primauté d’une expression artistique sur l’autre et seuls quelques créateurs dépassent le clivage instauré depuis l’époque médiévale, mais c’est une autre histoire.
Je pourrais encore multiplier les exemples mais l’envie me manque. Il me faut vous renvoyer à des ouvrages plutôt rébarbatifs, comme celui cité plus haut, sur une écriture impressionniste, une composition impressionniste, dont certaines oeuvres de Wagner, sur une réalisation cinématographique impressionniste aussi avec Marcel L’Herbier. Des livres où chacun se livre à une analyse fouillée de son domaine de prédilection sans vraiment oser l’au-delà. Il manque à ma connaissance un ouvrage balayant tous les créations impressionnistes dans tous les arts. Même si cette approche est subjective elle pourrait nous permettre de renouer les liens entre Maupassant et Degas, le même et Renoir par exemple, analyser l’apport de l’amitié de Zola avec Cézanne, plus important sans doute que leur rupture etc...


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